Un souverain sacré enfant, un surnom qui claque mais ne colle pas, et une France déjà au bord du gouffre : l’histoire de Charles VI commence à rebours de la légende. Dès son accession au trône à onze ans, ce roi miniature se retrouve encerclé par un conseil d’oncles calculateurs, alors même que la tradition réservait une place de choix à la reine mère. Son couronnement, mené à la hâte sur fond de querelles dynastiques, n’a rien du récit apaisé que la postérité aime à raconter. Les archives ne trichent pas : l’autorité du jeune Charles vacille, bien loin de l’image d’un règne solide et serein.
Enfance dorée, sacre précoce : les promesses d’un règne exceptionnel
Dans l’enclave raffinée de l’hôtel Saint-Pol, au cœur de Paris, le jeune Charles évolue parmi les intrigues et les stratégies des puissants. Héritier de la dynastie des Valois, il reçoit une éducation soignée, orchestrée par les érudits et les dignitaires du royaume. Ici, l’humanisme se mêle à l’apprentissage du pouvoir : la cour s’anime de fêtes somptueuses, les diplomates défilent, et chaque événement pèse déjà sur les épaules du futur roi. Rien ne lui est épargné : il observe la France se transformer, tiraillée entre traditions et nouvelles ambitions.
Son sacre à Reims, en 1380, tranche net avec l’image d’une monarchie sans faille. À onze ans, Charles VI devient roi d’un pays éreinté mais avide de renouveau. La cérémonie, d’une solennité presque lourde, consacre une légitimité fragile : le pouvoir réel s’éclipse derrière les figures des oncles, maîtres du conseil de régence, tandis que la reine Isabeau de Bavière, promise du jeune roi, s’impose déjà dans les jeux d’alliances à venir. Le royaume, sous tutelle, devient champ clos des rivalités familiales et des ambitions princières.
L’hôtel Saint-Pol, première résidence officielle de Charles, incarne la vie palpitante du Paris médiéval : intrigues feutrées, célébrations éclatantes, mais aussi inquiétudes croissantes. Les chroniqueurs dépeignent un souverain jeune, parfois mal assuré, mais doué d’un sens aigu de la survie politique. Les premières années de son règne posent les bases d’un climat tendu, partagé entre fidélités anciennes et désirs de réforme. Charles VI, à la croisée des chemins, incarne autant les lourdeurs du passé que les espoirs d’un royaume en quête d’avenir.
Entre fragilités et éclats, comment Charles VI a-t-il façonné sa légende ?
L’irruption de la folie, à vingt-trois ans, vient tout bouleverser. La chronique regorge de ces épisodes glaçants : le roi déambule, hagard, dans les galeries de sa demeure, oublie jusqu’à son nom, se croit traqué par des ennemis imaginaires. La cour, saisie d’effroi, voit l’autorité royale s’effriter sous ses yeux. La figure du « roi fou » s’impose dans la mémoire collective, mais Charles VI ne se résume pas à ses accès de démence.
Pendant que le pouvoir vacille, la France se déchire. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons explose : Philippe le Hardi, puis Jean sans Peur, ducs de Bourgogne, défient les partisans du dauphin, futur Charles VII. La reine Isabeau de Bavière, navigue à vue, négociant alliances et trahisons pour protéger la dynastie. Le bal des Ardents, soirée tragique devenue symbole du chaos, témoigne de la tension permanente qui règne à la cour. La société entière se fracture, la stabilité s’éloigne.
Face à l’Angleterre, le royaume s’enfonce dans la crise. Azincourt, 1415 : la défaite, puis la chute de la Normandie, marquent un point de non-retour. Le traité de Troyes, signé dans la douleur, donne un coup d’arrêt brutal à la souveraineté française. Charles VI, absent, laisse le champ libre aux ambitions d’Isabeau, du duc de Bourgogne et d’Olivier de Clisson. Sa vulnérabilité, loin d’effacer sa trace, imprime dans l’histoire une légende à la fois sombre et fascinante : celle d’un roi dont la faiblesse a redéfini les contours du pouvoir.
Trois réalités se détachent de ces années de tumulte :
- Roi fou : une image forgée autant par les chroniqueurs que par les luttes politiques, qui a marqué des générations.
- Guerre civile Armagnacs-Bourguignons : une fracture qui a durablement bouleversé l’équilibre du royaume.
- Figures féminines : Isabeau de Bavière, Catherine de Valois, actrices majeures d’un drame où le pouvoir ne se joue pas qu’au masculin.
Un roi d’ombres et de clartés, dont la jeunesse et les failles continuent de hanter la mémoire française : Charles VI n’a jamais cessé d’interroger notre rapport à l’autorité, à la fragilité, à la légende même du pouvoir. Qui, aujourd’hui, oserait juger sans nuance le destin d’un enfant propulsé sur le trône ?


